5 H 00 du matin Piazza RICASOLI à GAIOLE IN CHIANTI dans la nuit du dimanche 7 octobre 2012, je me présente au départ du 205 kilomètres de l’EROICA. La vraie, celle qui te consacre "EROIQUE" sur le parcours balisé à l’année dans la campagne Toscane. Celle que dans ma tête de vieux coursier, j’ai cochée, depuis des années. L’aboutissement passionnel, d’un admirateur des géants de la route légendaire. Pas par nostalgie, la nostalgie fait reculer. Mais par culture .

Un italien à qui je demandais pourquoi il participait à l’EROICA m’a répondu (en français) "Participer à l’EROICA c’est un devoir pour un cycliste italien" .Et si c’était ça … "le devoir de mémoire pour notre confrérie " ?

Plutôt un défi, que de se dire simplement, que d’autres l’ont fait, pourquoi pas moi. Des mois de préparation mentale et physique, pour se donner les moyens de passer dans les meilleures conditions des heures de selle, martyrisé par les routes blanches.

Le MANUFRANCE HIRONDELLE super VITUS 1973, à la main dans la nuit, je me présente au contrôle de départ pour recevoir le tampon "Partenza" et l’heure de départ. Le chargé d’oblitération indique 5 h 00. Même si l’horloge de l’EROICA que l’on accroche une fois par an sur le mur de l’épicerie qui jouxte la ligne indique 5 h 10. Loupiote posée sur le cintre CUID pour l’avant et clignotant rouge accroché sur la tige de selle avec frontale sur le casque à boudins BRANCALE pour l’éclairage (symbolique).

Départ d’un petit groupe . Je me calle dans les roues de concurrents mieux éclairés que moi pour profiter du halo de leurs projecteurs. A vrai dire rouler de nuit n’a pas grand-chose d’intéressant. C’est en arrivant le soir vers 17 h 30 que j’ai compris l’intérêt de la chose. Partir de nuit le matin permet d’arriver avant la nuit le soir.( à 22 h 00 il y avait encore des arrivants).

Descente du faux plat de CASTAGNOLI qui amène à l’intersection vers MADONNA A BROLIO, on prend à gauche, la route monte vers le château de BROLIO et la fameuse montée entre les cyprès. Chaque année aux pieds des arbres des grosses chandelles dans des boites métalliques remplies d’huile, scintillent, en nous balisant le chemin. Superbe vision nocturne du domaine de la famille RICASOLI , et bascule immédiate sur la premier secteur de "STRADA BIANCA" de 2.9 Kms. L’avantage d’être déjà passé deux fois par-là, évite de se lancer trop vite dans la descente, sur le gravier dans la nuit noire. Contrairement à ce que dit la chanson du poète "il faisait nuit, mais avec l’éclairage on voyait jusqu’au flan du coteau" Zéro, le plafond bas de cette fin d’été Toscane, ne donne pas de lumière lunaire . Objectivement à part un rond blanc d’un mètre de diamètre, on ne voit pas grand-chose. Alors prudence les mains sur les cocotes des MAFAC RACER qui chantent le "Bel Canto". Des patins de 40 ans d’âge ,c’est bien sec , et cela garanti le double effet, frein ,klaxon .

Quand l’objectif est de finir, même avec des boyaux TUFFO RHINOCEROS de 28, pas question de se lâcher. Le risque est important, car nous passons sans transition de  "l’asfaltata" aux graviers . Si tu arrives à grande vitesse, c’est souvent délicat, voir plus grave .Tous les cyclistes et motards connaissent les effets du coup de frein sur gravier . Alors je laisse de la distance, car impossible d’éviter le gars qui tombe devant. Je choisis de passer les deux premières heures en mode tranquille.

La remontée en direction de SIENE se fait au train . J’ai de bonnes "vieilles " jambes et cela passe bien .Trop sombre pour découvrir les clochers de la ville au célèbre PALIO . Aux portes de la cité on vire à gauche, sur le deuxième secteur de 3.3 Kms long faux plat descendant de MONTECHIARO à DI PIEVE A BOZZONE un bout de route et troisième secteur de 2.9 Kms. Un petit kilomètre de bitume et quatrième secteur de 7.8 Kms avec une belle descente sur le premier ravito de RADI . Mais voilà le bas de la descente avec une relance pour passer le petit "coup de cul" fut fatale à ma roue arrière. La MAILLARD à jantes SUPER CHAMPION "OLYMPIQUES" se bloque sur le hauban droit . Bricolage jusqu’au ravito. Le jour s’est levé il est 7 h 15. Les ombres deviennent des cyclistes. Les gris passent aux couleurs chamarrées des maillots de laine aux publicités et noms de club brodés. Les triangles tubulaires à lunettes, se transforment, en BIANCHI, COLNAGO, PEUGEOT, ATALA ,et autres . La magie des garages à vélos et commodes à maillots italiens apparait. Pour moi la poésie en a pris un petit coup. Parti pour le graal je me retrouve le clou à la main au bout de 50 bornes, à la recherche d’un secours . Je demande à un immense ANGLAIS que j’avais rencontré sur l’ANJOU VELO VINTAGE en JUIN, une clé à rayon . Le grand british au COLNAGO noir me répond positivement. Sympa il s’apprête à sortir l’outil, quand un italien qui passe par là nous indique que l’assistance de l’épreuve se trouve à côté du ravito. Sauvé …je me présente gentiment en franco –italien très approximatif. Le mécano ausculte et découvre un rayon cassé . Il me met sur le côté, pour patienter ,et fait passé tous ses cousins devant moi. Au bout de 20 minutes il monte le vélo sur le pied. Je vois bien qu’il n’a pas de rayon de rechange. Deux trois tours de clé plus tard il me regarde et me dit "infilare in partenza" (il faut retourner au départ)( et pas faire les 205 Kms) . Je me doutais bien que je n’allais pas trouver un ami, avec ce gars, et son air de sauveur de la patrie du dérailleur des années 70. Et confirmation il me douche avant d’avoir rejoint le vestiaire. Mais pour qui il me prend, ce bellâtre . Il sait que mon pépé ANGELO est parti, à pieds, du PIEMONT avec la grand-mère et les balluchons sur le dos, pour rejoindre la France par le col de GRAND SAINT- BERNARD . Qu’une roue qui frotte à 160 kilomètres du but allait me détourner de mon objectif.  Il ne voit pas que la limite d’âge m’interdira de faire le grand parcours dans un an . Je ravitaille rapide et m’enfuit de cette tente hostile avant que le mécano procureur me répète d’abandonner. A ce moment du récit ceux qui me connaissent, ne s’étonneront pas, les autres ……ils penseront ce qu’ils veulent, la décision est prise à moins d’explosion totale de la MAILLARD 1973 révisé 2012, je continue.

De RADI à VESCOVATO DI MURLAO passage asphalte jusqu’à la déviation du 135 et du 205 de PERCORSI. Malgré le frottement du boyau sur la base du hauban, le frein arrière relâché, pas la moindre hésitation à droite 205. Directement dans le cinquième secteur de route blanche 5.6 Kms jusqu’à BIBBIANO. Un passage rapide en route et attaque du sixième secteur de strada bianca 11.3 Kms de montée ininterrompue de CASTIGLION DEL BOSCO à CAMIGLIANO. Le pédalier NERVAR 50/38 récupéré sur un vieux clou déniché en Auvergne par mon copain JULIEN devient très apprécié en lieu et place de 42 /52 STRONGLIGH d’origine . Par contre, je commence à trouver, au bout de 5 h de route, la roue libre 5 vitesses MAILLARD 16/21 un petit peu limite . JEAU CLAUDE mon préparateur de reliques , tient lui, à monter le matériel d’époque . Par contre, la plupart des participants s'équipent des grosses dentures plus "civilisées" dans les bosses . Mais nous on respecte l’esprit ,tant pis pour la vitesse et les douleurs. Dans cette longue montée interminable j’ai eu le temps de papoter avec un ITALIEN qui parlait bien le français . Il avait un vélo proto effarant. Des tubes très fin en acier ,et des câbles de chaque cotés pour renforcer. Un changement de vitesse dans le moyeux .Après avoir fait un bout de chemin ,avec ce créateur pédaleur, j’arrive à 9 h 59 au ravito de MONTALCINO. 85 bornes en 5 h 00. En chemin j’ai demandé à mon compagnon de route pourquoi les strada bianca étaient devenues des "tôles ondulées", il m’a répondu que les pneus de tracteurs de plus en plus gros et lourds, creusaient ces sillons par temps de pluie. Point commun entre PARIS ROUBAIX et l’EROICA, l’exploitation agricole intensive a détruit tous les secteurs pavés, avant que les organisateurs en restaurent certains pour préserver la légende . Je crains que nos amis italiens se trouvent un jour dans la même situation.

Petit plateau sur le plat tellement le boyau frotte (bien fait de mettre ses TUFO DE 28 avec ses flancs épais ). Descente vers VALDICAVA, et le septième secteur de strada bianca de 6.3 Kms , 2 kilomètres de bitume et le secteur 8 débute 11.6 Kms jusqu’au ravito de LUCIGNANO d’ASSO, il est 11 h 34. Une assistance de course, je tente ma chance .Un bonhomme m’accueille, un peu de mal à me comprendre, néanmoins il me demande de patienter et de poser le MANUFRANCE sur la camionnette. Au bout du 15 ème type qui me passe devant, et une demie heure après le mécano ne n’a toujours pas effleuré mon vélo . Je passe au ravito je reviens, rien de changer. Les nerfs me prennent et j’abandonne ce "cono" les dents serrés, pour éviter de lui notifier vertement qu’il est indigne de représenter l’hospitalité de son pays.

La rage remplace le désir de finir coute que coute. Huitième et neuvième secteur de chemins blancs s’enchainent sur 20 kilomètres . Le ravito de PIEVE A SALTI est très accueillant. La cour d’un hôtel de luxe avec golf comme cantine. Buffet de victuailles TOSCANE, jambon, chianti, paneforte, et ribollita . Cette soupe qui ressemble à notre soupe au pistou .Des gars assis sur le gazon taillé ras s’enfilent des louches du breuvage salvateur . Vision surréaliste de touristes étrangers fortunés sortant de la piscine couverte, en peignoir de marque,ou ces golfeurs en "godasses à trous" qui aperçoivent ces types poussiéreux de toutes les couleurs ,en train de piqueniquer à la "congés payés" sur leur espace de privilégiés .

Sur le parking une tente assistance avec deux gars . Un jeune sec et un petit pépé rondouillard . Nouvelle tentative de rapprochement mécanique franco-italien . Le pépé est accueillant. lui a compris de suite, que je ne rentrerai pas à la maison . Il pose de suite le vélo sur le trépied, enlève les positionneurs de roue vissés dans les pattes , qui empêche de la reculer à fond vers l’arrière . Bien joué à défaut de remettre la roue en ligne il évite que cela frotte .Deux coups de clé à rayon pour essayer en vain de réduire le voile ,et combien je vous doit (5 € ) Je lui donne les 5 euros j’en avais 30 sur moi .Si il me les avait demandé, je lui aurai donné .Quel bonheur de pouvoir repartir sans l’appréhension du boyau qui va exploser à force de chauffer. La roue vacille mais plus de frottement. Le pépé m’a réconcilié avec les mécanos italiens .

Nous sommes au 120 ème kilomètre il est 13 h 00 encore 85 bornes. Le 10 éme passage de 3.4 Kms passe entre DI MURIO et PONTE d’ARBIA . Enchainement de suite sur le onzième de 12.4 kms qui amène au ravito d’ASCIANO au pied du MONTE SAINTE MARIE . Ravito célèbre et toujours aussi folklorique, avec ces bénévoles habillés en tenues paysannes d’époques . Les filles en GINA LOLLOBRIGIDA dans FANFAN la tulipe, le décolleté aussi généreux que le buffet . Je salue mon collègue (BELLE FIGURE ITALIENNE ) CHRISTIAN le monopoliseur d’objectif des rando historiques. J’engloutis quelques victuailles et attaque le MONTE . Ces 11.5 Kms du 12 ème, secteur de route blanche avec la montée de SAINTE MARIE et ces passages à plus de 20 % sont les points d’orgues des difficultés. Tous ceux qui ont les braquets d’époques mettent quatre à cinq fois pied à terre pour finir à pieds, ces dos d’âne successifs . C’est l’endroit lunaire et magique de la TOSCANE ou la végétation ne pousse pas .Des collines beiges rases à longueur d’horizon. De temps en temps à une tache blanche se déplace. C’est un troupeau de mouton qui cherche un point d’eau .Pour le reste les kilomètres ne défilent pas.

Ravito de CASTELNUOVO BERADANGA il est 15 H 15 et 165 bornes au compteur . Strada Asfatata jusqu’à PIANELLA bifurcation entre le 135 et 205 il est 15 h 30 après 17 h 00 déviation vers la fin du 135  .Ne me rappelant plus de l’heure couperet cela faisait un bon moment que j’appréhendais ce carrefour et cet officiel qui peut vous dévier . J’avais pas enduré tout ça pour me faire refouler à 39 kilomètres de l’arrivée . Dans ma tête le mec du carrefour je l’emportais avec moi s’ il osait me priver de mon final (malgré le respect des règlements qui m’obsède ). Soulagé je suis dans les temps .Maintenant il faut rentrer . Depuis longtemps mes sensations et mes forces vives sont partis dans le frottement de ma roue . La difficulté de l’épreuve ayant fait le reste. Je pédale comme un automate programmé par son rêve d’en finir. Reste à se faire le treizième secteur avec ces 10.1 Kms de PONTE DI PIANALLA à VAGLIAGI contrôle à 16 h 37 . Le tamponneur officie sur le capot de sa voiture ,en plein carrefour . Plongée sur le quatorzième secteur de 7.8 Kms vers RADDA IN CHIANTI . Pour arriver sur RADDA une bosse de 4 bornes même bitumé achève mes dernières forces, pas plus de 8 à l’heure. J’arrive quand même à décoller deux transalpins qui s’accrochaient à moi depuis deux heures . Compagnons de route et de douleur, la tête ne voulant plus tourner le cou haché par les "tôles ondulées"je ne m’étais pas aperçu de leur disparition. Un d’entre eux portait un maillot de club aux couleurs identiques au mien . Le jaune et bleu roi de mon CLUB CYCLISTE COURNEUVIEN de 1976. Cette année-là Monsieur BAZIN qui avait vendu SONOLOR nous avait sponsorisé avec la marque de la petite entreprise qu’il avait montée pour son fils et qui portait son nom . En portant encore une fois ce maillot, je rendais aussi hommage à un bienfaiteur du cyclisme. Avec un petit salut au passage au Président MORON et à tous mes potes courneuviens de l’époque. Le maillot du BEAUVELO MARSEILLE cher à mon cœur est beaucoup trop jeune, mais son esprit et ses membres m’ont bien accompagnés ,dans cette aventure .

RADDA effleuré le ravito est fermé, tant pis .Direction quinzième et ultime secteur de strada Bianca de 3.3 Kms pour rejoindre VERTINE. Le plus beau des secteurs, pas du fait qu’il descend en faux plat. Mais en réalité c’est là que l’on touche au but. Les larmichettes pointes aux coins des yeux . On l’a fait mais merdre que c’était dur, mais quel bonheur d’en finir et de l’avoir réalisé. Descente sur GAIOLE et arrivée sur la place RICASOLI . 205 Kms il est 17 h 45 .Jeanine me tend un COCA. (MERCI pour sa patience) je fais la queue pour arriver au podium des "EROIQUES ". Les concurrents du 205 ont le privilège d’un accueil spécial sur une plateforme à la moquette bleue. J’attends mon tour, Un copain de GRENOBLE m’applaudie. Le commissaire d’arrivée appose le neuvième tampon symbolique sur mon carton, EROICA .Photo, on me remet le sac avec le broc en terre cuite, la bouteille de la cuvée spéciale du chianti EROICA 16 ème Edition de la Baronne RICASOLI.

Voilà MON EROICA elle est dans mon GARMIN (paradoxe du modernisme opposé à l’histoire ancienne du cyclisme). 207 kms (120 bornes de strada bianca) ,11H06 ,18.6 de moyenne ,3750 mètres de dénivelé 12H35 de temps réel avec les arrêts.

Mon EROICA n’est pas un exploit, c’est dans l’esprit de l’épreuve, rendre hommage aux géants de la route qui ont construit la légende de notre sport, avant que d’autres la détruise . Devoir de mémoire désuet, probablement . Mais quand on voit ce que l’argent à fait du sport il est réconfortant de croiser 5500 gars et filles de tous les pays qui payent, pour honorer en souffrant, chacun à son niveau la beauté du sport cycliste.

J’ai déjà oublié la douleur , il me reste mes souvenirs ces 9 tampons ce broc pas vraiment design ce vin que des amis très chers boiront , et ce récit que je vous offre pour vous donner l’envie d’être ,un jour pendant quelque secondes …." UN HEROIQUE "

Comme disait un coureur de première caté en 47 avant J.C. (CESAR JULES)

Veni, vidi, vici. (Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu) Cela donne juste,le privilège d’en parler

Profitez vite car les marchands du temple fabriquent déjà des copies de tout ce qui est vintage, les routes blanches sont de plus en plus défoncées, la pompe à fric remplace le folklore local, plus de fanfare, service minimum des engagements qui monte à 130 €, pour les retardataires, des VIP qui arrivent en hélico, des participants qui jouent pas tous le jeu.

Attention la manifestation est encore incontournable. La toscane est magnifique les italiens imprégnés de cyclisme, jusqu’au cœur.

Un bravo à mon ami collectionneur, et complice, JEAN-CLAUDE, qui revient de loin, après des ennuis de santé cet hiver .Il s’est fait le 135 Kms .Merci à son épouse NICOLE guide et interprète efficace.

J’espère que vous avez fait un beau voyage dans MON EROICA. Moi j’ai rempli encore l’armoire à souvenirs, d’une légion d’honneur CYCLISTE. Cela suffit à mon bonheur

Vive LE BEAU VELO

 

Christian TOSI

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